Pour aller droit au but, commençons par rappeler une évidence visiblement affectée par les rides du temps qui passe. Nous venons d'une terre qui revendique à tue-tête l'hospitalité comme étant une étiquette sacrée de sa civilisation millénaire: C'est l'Afrique. Nous sommes aujourd'hui - du moins pour l'instant - d'une autre, dont certains des habitants abusèrent de cette disposition lorsqu'ils nous «rendirent visite» naguère : C'est l'Occident. L'Occident et l'Afrique sont deux figures paradoxales de notre expérience identitaire. Sujets interminables et intarissables de nos discours sur nous-mêmes et sur notre devenir. Figures autour desquelles et entre lesquelles se croisent des récits de confrontations multiples, de blessures non encore cicatrisées, de rejets proclamés, d'attraits non dits et d'entraides non reconnues.
Le prétexte de ces remarques naît des drames récurrents autour de l'immigration africaine en Occident. Elles sont traversées par un souci éthique et politique explicite : Contribuer à susciter de l'intérieur des sociétés africaines contemporaines elles mêmes, une pensée et une culture du remord face aux suicides collectifs de nos compatriotes dont la Méditerranée et le Sahara constituent les tombeaux. Près d'un millier d'africains (pour l'essentiel de jeunes gens), donnent chaque année leurs vies en offrande, au cours de ce rituel sacrificiel qu'est désormais la traversée clandestine de la Mer et du désert. Pour eux, la porte de l'espoir est tout simplement bloquée dans leurs propres pays devenus inhospitaliers à leurs rêves de vie et d'homme. Échapper donc a l'enfer du chez soi (Afrique) et s'en aller jouir ailleurs des promesses supposées du paradis (Occident), est leur viatique. A la vérité, il s'agit souvent d'un viatique de fantasme et de mirage.
Ces remarques s'efforcent d'attirer l'attention des forces sociales vigilantes et des élites gouvernantes qui conduisent le destin des multitudes en Afrique, afin qu'elles accélèrent les conditions d'aménagement de véritables politiques de l'hospitalité au sein de leurs pays respectifs. Ceci ne sera possible qu'à une condition : sortir du répertoire polémique et idéologique de l'invasion de l'Occident par les africains (fable inventée de toute pièce par certains stratèges européens) et en même temps, inscrire la question de l'immigration et de sa dramatique dans l'agenda des débats politiques et sociaux locaux sous l'angle d'un drame endogène : le drame de l'exode. La priorité dès lors, ne sera plus de donner exclusivement des leçons de droits de l'homme à l'Occident (se recroquevillant dans ses peurs et travestissant ses idéaux proclamés de fraternité et d'humanisme), mais de se demander pourquoi tant de jeunes gens fuient cette terre supposée pourtant berceau de l'hospitalité...Les sépultures anonymes de ces jeunes gens, doivent hanter notre sommeil et nous obliger à répondre d'urgence à la question suivante : à partir de quels présupposés éthiques et politiques devrait se fonder aujourd'hui, l'idée de l'hospitalité africaine, ( pour l'instant réduite à un slogan ethnologique) et à quelles types de solidarités sociales, de pratiques politiques et d'engagements éthiques doit elle donner naissance face aux grimaces de l'altérité et aux rudesses d'un monde qui, hier comme aujourd'hui, n'a jamais fait de cadeaux aux nègres? En plus de donner une tentative de réponse a cette question, ce texte constitue tout aussi, un hommage funèbre à tous ces compatriotes sans sépultures, arrachés à la vie, dans leur quête d'hospitalité.
Nécro comptabilité : les kamikazes de l'immigration
Le 10 juillet dernier, dans la nuit de mercredi à jeudi, une barque dans laquelle était entassée une multitude d'africains (une cinquantaine) était interceptée au large des côtes espagnoles. Elle venait de noyer quinze de ses membres. Parmi les quinze victimes de cette tragédie de la traversée, neuf étaient des enfants âgés de 12 mois à quatre ans. Les corps sans vie de ces êtres humains ont tout simplement été jetés par-dessus bord par leurs compagnons de voyage. José Luis Zapatero le Premier Ministre espagnol, en visite à Athènes en Grèce, a qualifié de "tragédie insupportable pour l'esprit humain" la mort de ces 15 clandestins quelques minutes après l'annonce de ce drame. Auparavant, c'est-à-dire lundi 07 juillet, quatorze clandestins Nigérians avaient disparu par une mer très mauvaise après le naufrage de leur embarcation toujours dans le sud de l'Espagne. Le 14 juillet dernier toujours, la presse italienne (Corriere della Sera et La Repubblica) annonçait le naufrage d'une autre embarcation de fortune transportant près d'une centaine de personnes (des africains). Au moment où nous écrivions ces lignes, les recherches se poursuivaient dans la cote sicilienne, alors que seulement 48 personnes avaient été récupérées vivantes, 03 mortes et plus d'une vingtaine demeuraient introuvables.
Cette comptabilité nécrologique quotidiennement relayée, est devenue récurrente dans la presse européenne. Elle ne suscite plus l'émotion. Une forme de fatigue morale semble s'être emparée de beaucoup de bonnes âmes. Le fardeau que constituent les réserves humaines vivant en Afrique pouvant au demeurant, occasionnellement être déposé au bord de la route des urgences mondiales. Cette nécro comptabilité est la double conséquence logique d'une orientation explicitement répressive et d'un durcissement de la législation européenne en terme d'immigration, mais aussi de la grave détérioration des conditions de bien être dans le continent africain. Dans sa réaction à la suite du drame du 10juillet dernier, le Premier Ministre espagnol a eu ces remarques : "Tant que des gens seront désespérés et qu'ils ne pourront pas nourrir leurs enfants, ils essaieront d'entrer en Europe...". Il a conclu toutefois avec cette nuance : l'Europe ne peut pas non plus "être un endroit où chacun rentre à sa guise", appelant d'ailleurs à un renforcement du dispositif européen de surveillance pour lutter contre l'émigration clandestine.
Désir d'exil et obsession de l'ailleurs.
Ces tentatives clandestines et cette nécrologie de la traversée, constituent simplement la face tragique d'une illusion dont à plusieurs égards, nous sommes tous des «victimes actives». Cette illusion repose sur une croyance répandue dont le théorème serait : « Si le chez soi est un enfer, alors l'ailleurs pourrait être un paradis ». C'est bien cette croyance qui alimente le désir d'exil et l'obsession de l'ailleurs qui structurent largement l'imaginaire de la génération actuelle de jeunes africains. Une génération qui n'a hérité d'aucun testament. Si la persécution politique a largement fondé le désir d'exil dans l'histoire passée et récente, d'autres formes de persécutions de nature spécifiquement économiques, sociales ou culturelles peuvent tout aussi justifier l'exode. Ce qui ne signifie pas que les persécutions politiques se soient éclipsées. Depuis plus d'une décennie, les perspectives d'une vie humaine décente ne cessent de disparaître dans l'horizon de nombre des nôtres. Dans des pays formellement neufs, ne jouissant que de quelques cinq décennies d'indépendance, les taux de chômage oscillent entre 25 et 35%. 60% de ces chômeurs sont de jeunes gens. La lenteur et la désinvolture avec lesquelles les réformes nécessaires des systèmes éducatifs s'opèrent ont aggravé le décrochage entre société, savoir et prospérité. Les réformes politiques toutes aussi versatiles se réduisent en quelque sorte à de lamentables exercices de masturbations électorales. Le leadership politique et institutionnel suprême, dans des pays où plus de 60% de la population a moins de 40 ans demeure incarné par des gens nés avant la seconde guerre mondiale, c'est-à-dire au moment où à travers Adolf Hitler, Benito Mussolini, Franco...etc., le démon de la dictature possédait l'Europe coloniale. La mobilité et la circulation sociale des compétences neuves sont partout bloquées du fait de stratégies d'exclusions qui privilégient des réseaux para rationnels. Fonder une famille aujourd'hui relève d'un accident. Ceux qui tentent de protester contre ces persécutions économiques et culturelles échouent (pour les chanceux) dans des prisons surchargées. Du coup chacun veut partir. Pour mesurer l'ampleur du phénomène, il faudrait se livrer aussi bien à une anthropologie des consulats et autres aéroports, mais aussi procéder à des enquêtes sociologiques privilégiant les réseaux de la cyber prostitution, des e.mariages,...etc.
Ce désir d'exil se trouve en outre renforcé par un conditionnement culturel et idéologique dont l'histoire s'écrit au jour le jour dans tous les espaces sociaux qui structurent notre mentalité et nos rêves de vie, ainsi que Jean Marc Éla le souligne dans un livre récent : « A travers les messages aliénants véhiculés par les manuels scolaires, le jeune africain intériorise une image attirante de la vie qu'on mène en Europe et en Amérique du Nord. Cet attrait est accentué partout où l'écran de télévision est un véritable espace colonisé et sert à vanter les merveilles de la civilisation occidentale du fait du monopole d'image à travers le cinéma, la télévision et la publicité (...) Implantées dans les pays riches, les industries culturelles contribuent à diffuser les merveilles de l'Occident jusqu'au fond de la brousse et des quartiers populaires ». C'est ce conditionnement culturel et idéologique qui entretient la croyance selon laquelle tout va mieux dans les pays du Nord et qui conduit tant des nôtres à passer au «sacrifice suprême» : rassembler les ultimes économies et prendre la route de la cote ou du désert et au mieux, vivre la déchéance anthropologique qui consiste à passer du statut d'être humain à celui de «clandestin», de «sans papiers» et au pire, trépasser en chemin et consommer le sacrifice dans sa radicalité. La recherche d'un complément de vie meilleure (un lieu d'hospitalité) se trouve donc toujours au c½ur de tout projet de départ.
Pensée de l'exode
Aussi, assistons nous à une certaine fébrilité de l'autre coté de la méditerranée : l'explosion médiatique et politique de la thématique de l'immigration. Cette explosion en Europe notamment, se trouve en grande partie alimentée par le non dit idéologique et polémique de l'invasion de l'occident par les hordes d'Africains. Ce répertoire de l'invasion à partir duquel la problématique de l'immigration africaine est abordée de manière dominante aujourd'hui en Europe, est révélateur des peurs qui agitent les sociétés occidentales durablement affectées par un processus de dénatalité. Les stratèges (généralement issus des milieux de la droite intellectuelle et politique) qui imposent ces grilles d'analyse peuvent ainsi justifier sans embarras des politiques sécuritaires et répressives, en procédant à des processus subtils de culturalisation de l'insécurité : le clandestin, le sans papiers (souvent africain) incarnant la figure du brigand et du criminel par excellence. On peut dès lors l'expulser sans ménagement, ou tout simplement lui fermer la porte d'accueil. Pourtant, si l'on s'en tient aux données de l'Organisation Internationale pour les migrations, les principaux courants migratoires se produisent avant tout entre pays du Sud dont seraient issus 70% à 80% des migrants. Plus de la moitié des migrants internationaux toujours selon cette organisation vivent dans les pays en développement, les migrations se produisant davantage au sein d'un même continent. A partir de telles données, l'invasion de l'Occident relève donc d'une «fiction» politiquement construite et idéologiquement déterminée. En tout cas, l'entrée en vigueur du nouveau pacte européen de l'immigration et la naissance de l'Union pour la Méditerranée, risqueront de compliquer davantage encore les choses pour ceux des africains originaires de la partie sud du Sahara candidats au départ pour là-bas. Tout en dénonçant donc le mensonge contenu dans cette «pensée de l'invasion», il nous faut pour nous-mêmes secréter une «pensée de l'exode» qui tourne son regard vers ce qui, chez nous, rend inhospitalier nos pays. Car, après avoir fini de parler des règles du commerce mondial injuste, des incidences contemporaines de la colonisation et de ce qui a suivi, etc., il nous faudra bien chercher à comprendre pourquoi, le chez nous n'est point hospitalier. Il nous faudra bien poser fermement et fraternellement (perspective positive de la palabre) les problèmes qui font que chaque jour, nous fuyons chacun à sa façon ce continent.
Personnellement, nous ne reprochons rigoureusement rien à ceux qui choisissent de partir. Certains le font enjambant d'immenses risques ainsi que nous l'avons noté plus haut. Pascal, philosophe et homme de foi français, disait dans ses Pensées que tous les hommes sont en quête du bonheur. Ils cherchent à le faire par des moyens différents, mais tous tendent vers cette fin. Il achevait en disant que la quête du bonheur est le motif principal des actions humaines, souvent même celles qui nous semblent inconcevables. Il est inutile d'ajouter qu'il avait en grande partie raison. C'est pourquoi, si l'immigration africaine en Europe ou en Occident en général constitue un véritable problème de société dans ces sociétés d'accueil, elle doit tout autant faire l'objet de débats majeurs dans les sociétés africaines. Telle ne me semble pas encore être le cas aujourd'hui.
En janvier 2006 passé, nous notions avec intérêt la prise de position de notre propre chef d'État Paul Biya qui, faisant son discours au corps diplomatique à l'occasion du nouvel an, fit remarquer que l'immigration ne pouvait pas être combattue par des seuls procédés répressifs dans un monde fonctionnant sur des principes d'iniquité. Ce fut une position courageuse, pour un homme qui s'est toujours montré particulièrement discret sur l'essentiel des sujets sensibles dans le champ des relations internationales, même à l'échelon sous-régionale. Il avait raison. Pourtant, tout le problème se trouve là. L'on tend à faire comme si le débat ou les cauchemars de l'immigration, posaient seulement un problème dans les sociétés d'accueil. Au moment où les pays riches, mais ridés tentent d'imposer au monde le débat sur l'immigration, à partir de la perspective de l'invasion, nombreux sont nos dirigeants pour lesquels, il s'agit d'un problème relativement éloigné puisque engageant exclusivement la responsabilité politique et le crédit moral des pays européens. L'on assiste donc à un transfert de responsabilité et nombreux sont ceux qui se découvrent du coup donneurs de leçons, usant de manière innatendument opportuniste de l'alphabet du respect des droits de l'homme pour parler à l'Occident. Cela peut arracher un sourire. Pourtant l'immigration pose aussi la question endogène de l'exode ; c'est-à-dire le départ « forcé » ou « contraint » de millions de personnes de leur «terre d'origine», et leur inscription dans un processus d'errance. Les élites gouvernantes, sont peut-être les seules à avoir intérêt à ce qu'il n'y ait point de débat interne sur le drame endogène de l'exode. Car, il nous apparaît clairement que si jusqu'à ce jour le continent n'a pas encore implosé, c'est en grande partie du fait des possibilités offertes encore à beaucoup de passer de l'autre coté. L'obsession de l'ailleurs qui est aujourd'hui constitutive de l'imaginaire de la majorité des jeunes du continent joue paradoxalement, comme une sorte de soupape de quiétude pour nombres de gouvernants qui ainsi, trouve le moyen d'évacuer de millions de pauvres, menaces potentielles pour l'ordre précaire. Ce qui s'annonce dans les décennies qui viennent avec les processus de durcissement d'entrée mis en ½uvre par les pays du Nord, avec la multiplication des expulsions faites avec la collaboration active de certains gouvernements africains ainsi que cela s'est vue avec le cas du Sénégal, c'est tout simplement la découverte par ces jeunes, que la route de leur propre pays est certainement le chemin de la vie. Si dès maintenant, les immenses problèmes soulevés aujourd'hui par cette question de l'exode ne sont pas anticipés à travers des politiques volontaristes d'intégration socioéconomiques, d'aménagement des espaces politiques, et d'investissement intelligent dans les potentialités culturelles, les explosions risquent d'être ravageuses.
De l'hospitalité aujourd'hui en Afrique.
Une longue histoire lie naturellement l'Afrique aux mondes lointains. Dans deux des épisodes les plus traumatiques de ce lien, nous retrouvons une expérience d'arrachement (la traite négrière) ainsi qu'une expérience de pénétration ou d'envahissement (la colonisation). Il n'y a pas de doute que cette double expérience d'arrachement et de pénétration fut en partie facilitée par une exploitation perverse de l'hospitalité des indigènes. Mais, par delà les autres dimensions, ces deux expériences de rencontre négatives se fondaient sur la croyance en la supériorité d'un modèle de prospérité. Ce modèle de prospérité en partie fondée sur une morale anti humaine et une éthique de l'accumulation individuelle, accoucha d'une civilisation économique qui en dépit de ses laideurs, garde tout autant intacts ses charmes. Ce travail culturel, fut le fait d'une alliance non cordonnée de penseurs, d'hommes de culture, de scientifiques, de religieux, d'artistes et d'hommes de gouvernement, habités par le projet volontariste de créer autour d'eux des conditions d'une vie meilleure chez eux. Pour y parvenir, ils s'accordèrent sur le caractère fructueux de la contradiction. Les immeubles, les autoroutes, les grandes usines que nous admirons ici en Occident sont la trace de ce volontarisme. Des infrastructures entières de certaines grandes universités ont été entièrement financées par des hommes d'affaires, des bibliothèques entières sont parfois des dons individuels de particuliers. Des penseurs les plus indociles jouissaient en toute circonstance d'une immunité académique et intellectuelle. Or qu'est ce qui nous attire tant ici au-delà de ces gadgets culturels, surplus d'une inventivité sociale. Rien d'autre, à part le charme de cette sécurité minimale que les sociétés d'ici ont su inventer pour les leurs. Tout le monde est pourtant unanime : les ressources naturelles immenses dont regorge le continent africain étonnent par leur abondance. De plus, les statistiques disponibles rendues publiques par des sources autorisées, indiquent que les indicateurs de la croissance macroéconomique annoncent des promesses de bonheur aux africains dans les décennies qui viennent. Or, pour notre part, il n'y aura rien de naturel dans ce processus.
Ces longues considérations nous ramènent à ceci : tout est à faire chez nous. En conséquence, tout en luttant pour que les immigrés africains soient mieux accueillis «là-bas» chez les «Blancs», nous devons comme priorité absolue chercher aussi à créer les conditions pour que chacun «chez nous» puisse conclure : à quoi bon partir ? Il faut donc de l'intérieur de l'Afrique aussi, faire naître ces alliances d'intelligences et d'hommes d'actions volontaristes, source d'inventivité. Cela appelle un recyclage complet de nos élites gouvernantes, de leur conception du pouvoir ainsi que de leur mode de gouvernement. Il existe bien sur des raisons commodes à travers lesquelles nous interprétons sans cesse nos adversités. De telles raisons font la part belle, aux ruses de l'Autre. Nier le caractère nuisible de ces ruses relèverait d'une pathétique naïveté, mais faut il s'en contenter ? Il est temps de mettre fin à ces lamentables justifications, et d'attester notre humanité en inventant des ruses alternatives susceptibles de garantir un minimum de prospérité à nos concitoyens. Nous en avons les moyens. Tant que nous croirons qu'il nous suffira d'emprunter «la natte des autres» pour dormir, tant que nous croirons qu'il nous suffira, pour manger, d'aller cueillir dans l'arbre du voisin, on n'aura finalement rien compris de ce que notre histoire douloureuse nous aura légué d'essentiel : la magistrale leçon selon laquelle, la prospérité n'est pas d'abord un gadget que l'on peut exporter ou importer. Il s'agit d'un procès d'invention endogène, volontariste qui suppose une forme d'ascèse, celle qui consiste non seulement à ne compter d'abord que sur soi même, mais aussi à inscrire de manière positive le choc de la contradiction dans l'éthos de nos communautés politiques. Ce fond culturel est un pré requis pour tout le reste. Si nous parvenons à l'obtenir, le reste viendra de surcroît.
Nous avons évoqué plus haut la nécessité d'un recyclage complet des élites gouvernantes. Formés pour la plupart dans un milieu où les savoirs et les pratiques du pouvoir reposaient sur la vénération des chefs autoritaires, l'abomination pour la contradiction fructueuse et l'horreur de la délibération collective, elles nous empêchent encore de profiter à fond des horizons que nous ouvre en principe la promesse démocratique, non pas comme gadget politique à la mode ou dogme institutionnel dont il s'agit simplement d'en faire un usage mimétique ou instrumental, mais comme un noyau de sens doté d'une puissance fécondante, site spirituel d'une culture politique qui fait signe à la palabre naguère fructueusement expérimentée par nos aïeux. Un tel refus de la palabre bloque les possibilités d'envisager les alliances créatrices que nous évoquions plus haut. Il est pathétique de se rendre compte souvent combien d'inestimables ressources humaines de nos pays flânent dans le monde, alors qu'ils n'ont besoin que d'un petit espace pour creuser leur sillon chez eux. Il faut donc définitivement admettre que la Gouvernance du bâton est dépassée et n'est que source de stérilité. L'hospitalité dans notre esprit ne se réduit donc pas à cet élan émotif (accompagné de bruyants youyous) qui s'empare de chacun à la vue d'un étranger venant d'ailleurs. Il ne s'agit pas simplement d'ouvrir les bras à un hote de passage. Il s'agit surtout d'ouvrir les portes de l'espoir, de la prospérité et de la délibération collective aux siens, afin qu'ils puissent considérer leurs pays comme des «demeures» et non comme des lieux de passage et de transit. La conscience du transit qui tend à nous habiter tous dans nos pays aujourd'hui, trace en chacun l'habitus du mercenaire dont on connaît les conséquences sur les comportements sociaux et le rapport pervers à la chose publique. Le mercenaire est toujours un agent des basses besognes, n'ayant aucun rapport affectif avec son terrain d'opération et pressé de repartir chez lui après avoir porté la mort ou la désolation ailleurs.
La parabole des sorciers : «mangeurs de nos vies».
Durant les vacances scolaires, nous nous rendions au village. Certains villages voisins littéralement inhabités et quasiment sinistrés, au sein desquels s'ennuyaient au quotidien quelques vieillards, suscitaient nos moqueries ainsi que la risée d'autres villageois. Ces villages étaient réputés être sous l'emprise de sorciers maléfiques. L'idée selon laquelle ces sorciers empoisonnaient la vie sociale et communautaire était largement partagée par tous les natifs et autres villageois du lieu. Certains jeunes téméraires ou sans moyens de migrer en ville qui étaient restés, mourraient parfois brutalement, car «mangés en sorcellerie». Il arrivait pourtant que certains de ces villages, soient le lieu de naissance d'importantes élites, vivant en ville et à même de transformer leurs villages en des espaces de vie meilleure. Mais la phobie sorcellaire était perceptible. Ces puissants sorciers exerçaient leur pouvoir ; un pouvoir essentiellement nuisible qui finissait par laisser l'impression que ces villages étaient même en pleine journée, plongées dans une nuit permanente. C'est en partageant avec les lecteurs de ces lignes cette parabole, que nous espérons avoir livré l'ultime idée que nous nous faisons de la question de l'immigration africaine. Tant que les « sorciers » y seront toujours si omniprésents, exerçant leur pouvoir de «manducation », le village paraîtra toujours inhospitalier et continuera de se dépeupler de ses valeureux enfants. Ceux d'entre ces enfants qui meurent brutalement sur le chemin du départ, aggravent cette perception sorcellaire de l'action de ceux qui monopolisent les forces d'un «Evu» destructeur. Il faut souhaiter qu'un jour sous l'arbre à palabre (heureuse issue) ces sorciers soient collectivement désignés pour ce qu'ils sont : des mangeurs de nos vies. Ils pourront dès lors être mis en quarantaine et le village sera de nouveau hospitalier à ses enfants. En marge des « bla bla » de courte vue mettant au Cameroun notamment, l'accent sur la création d'un ministère ou d'un secrétariat d'état pour la diaspora, la parabole qui précède, résume en un sens - en tout cas à nos yeux - les conditions de fond à partir desquelles peuvent être envisagées de véritables politiques de l'hospitalité, avant qu'il ne soit tard.
Armand LEKA ESSOMBA.
Sociologue. En séjour de recherche a l'Université d'Ottawa (Canada).