L'Epervier qui plane, responsables au cachot, espionnite, soupçonite, vol font partie du quotidien des camerounais. Depuis les premiers rapports de Transparency International, le gouvernement de Yaoundé a pris la mesure du mal endémique. Il en est de la corruption comme du Sida ou du paludisme, la moralité de la vie publique s'installe au rythme de notre développement.
N'est-ce pas une lapalissade ? Y a-t-il encore lieu de se demander si notre pays est gangrené par les magouilles. Comme un symbole, au moment même où on parle d'assainissement, de convocation devant les juges et d'audition dans les polices judiciaires, l'actualité nationale était rafraîchie par la chute pour mauvaise gestion de trois recteurs d'universités d'Etat – université lieu de formation intellectuelle, civique et citoyenne, et d'acquisition de savoirs pour l'élite de demain . Malgré, les convocations des principes de rigueur, de moralisation, les avertissements des ONG anti-corruption, la probité et la transparence manquent toujours cruellement au pays de Samuel Eto'o.
De part en part, la corruption traverse souterrainement le quotidien des camerounais, elle est plus qu'une réalité enracinée que plus personne ne peut nier. Les affaires un mot qui se trouve au centre de l'actualité judiciaire - Port autonome, CBC, Albatros, Camair, chantier naval, Bts, entrée dans des grandes écoles, mairies, CRTV, chantiers de logements sociaux, marchés publics, lions indomptables, agriculture, droits d'auteurs, Maetur... autant de facettes que présente le visage de la corruption. Le Cameroun a pourri a dégueuler, son cerveau présente des métastases quand chacun de ses membres est touché par la gangrène des mille et un manquements d'une corruption que Paul Biya a longtemps feint de ne pas voir. Le chef de l'Etat opposait au début des années 90 du siècle dernier l'absence de preuve pour condamner la corruption. Et pourtant, à y regarder de près, les enveloppes de CFA existent ainsi que le clientélisme, les embauches de connivence et de complaisance, les promotions canapés, le népotisme, concussion, favoritisme, conflits d'intérêts, trafic d'influence ou même des prises illégales d'intérêts qui aboutissent aux multiples comptes bancaires détenus par les camerounais dans les pays étrangers. Qu'il soit rétribué avec la monnaie de Dieu ou celle des hommes, la tentation de cupide pèse sur chaque fonctionnaire, chaque élu camerounais au moment de prendre la décision qui peut faire gagner de l'argent. Une pratique institutionnalisée qui fait des rares agents, et ils sont bien marginaux, des malhonnêtes faisant de l'honnêteté un délit. Mine grave, voix serré, le constat qui se dégage reste que l'appât du gain a grignoté déraisonnablement le terrain perdu par le sens de l'intérêt général. Plus grave, les décideurs s'achètent, des responsables se vendent, la justice tarde. Combien de fois avons-nous entendu cette question « qu'est-ce que je gagne ? » Aujourd'hui, l'esprit de corruption innerve les sphères politiques et financières, du local au global. Il faut encore faire preuve de mauvaise foi, feindre de ne pas voir ou alors se refuser de chercher et dénoncer quand on en a été victime pour ne pas rendre compte de l'imprégnation de la corruption dans notre pays.
Toutefois, les camerounais se rendraient-ils implicitement complices de cette corruption ? Pourrait-on se demander, les instances chargées de lutte contre le fléau ne débordent pour autant pas de courriers de dénonciation. Les rapports de la CONAC, ANIF et du CONSUPE pour ne citer que ceux là ne pointent pas un nombre de dossiers proportionnel à ce qui est décrit et vécu sur le terrain, ces services ne croulent pas non plus sous les sollicitations. La première explication tiendrait du fait de l'inculture et de l'absence de pédagogie envers le grand nombre qui confond pratique institutionnalisée illégale et principe légal et général. La deuxième, elle, tiendrait du fait qu'il y a très peu de sanctions même quand les atteintes à la probité sont avérées. Il règne tout de même dans la république un climat délétère, où non seulement les intérêts privés prennent le pas sur l'intérêt général, mais où la confusion des pouvoirs financiers et politiques aboutit à leur collision.
Derrière l'accusation de corruption est en fait visée un mal camerounais que la crise des années 80-90 a rendu insupportable : cet esprit incestueux de caste qui unit autour d'une poignée d'oligarques, d'élus, de hauts fonctionnaires, de patrons, de banquiers, patrons de presse et journalistes. La nouvelle oligarchie ainsi décrite a été incapable de protéger les Cameroun du déclin actuel. Pis elle l'aurait accéléré en sauvant l'essentiel, elle-même.
Le terme de corruption englobe aujourd'hui dans un sens plus large plusieurs dérives qui caractérisent la nouvelle aristocratie camerounaise se tenant entre-elle par la barbichette, des grandes écoles nationales jusqu'au tribunal en passant par les épisodes de séjours dans les pays étrangers. Les dernières grandes affaires politico financières, et combien sont-elles nombreuses si on se réfère au nombre d'anciens dirigeants du régime qui croupissent dans les prisons, ont mis au jour un système de prédation conçu par quelques uns au prix du sacrifice du plus grand nombre.
Le plus grave reste que l'inertie a longtemps était le mode de gouvernement. Paul Biya, sans avoir inventé la corruption, a couvert l'odieux mélange des genres. La méfiance roborative à l'égard de la petite caste s'est développée sous le Renouveau, pourtant placé lui-même sous le signe de la « Rigueur et de la Moralisation ». A la place de la rupture on a eu droit à la pourriture. L'hypertrophie du soupçon ne s'est pas nourrie de l'expérience quotidienne de la corruption, mais du constat que certains dans les hautes sphères, les cercles, les élites, violaient ostensiblement la morale publique.
Face à la corruption en effet, le Cameroun est pis que laxiste : ambivalent. Sous l'aiguillon d'une opinion publique révolté par les affaires et de la fracture sociale de plus en plus criante, Paul Biya a fini par céder aux exigences des institutions internationales et des bailleurs de fonds. Les commissions ont été créées ainsi qu'un ministère du contrôle supérieur de l'Etat pour prévenir, traquer et punir les élus et fonctionnaires fautifs. Pour faire avancer le traitement de ces dossiers délicats, un Tribunal Criminel Spécial a été créé et ses membres installés. Un espoir pour remédier au recul de la culture de transparence de plus en plus vivant au Cameroun. Il y a aussi lieu de rendre accessible les données administratives si l'on veut lever les doutes ou encore les confirmer. Rendre efficient la lutte contre la corruption est une propédeutique pour l'entrée du Cameroun dans l'Emergence tant célébrée ces derniers jours.
Le courage manque parfois au moment d'exiger les comptes à un élu ou ministre légitime, un apparatchik du RDPC, parti au pouvoir, ou encore à un membre de la famille B. Conséquence, les affaires continuent alors que la boîte à outils du contrôle est au complet parce que ni les citoyens, ni les élus d'opposition, ni les journalistes ne prennent le temps de vérifier sur pièces. La première source de corruption, c'est la passivité de ceux-là mêmes qui la dénoncent. Le Cameroun n'est pas avant tout une République, Res Publica dont on ne devrait pas dire peu m'importe ?
